APE : La volteface suspicieuse du Sénégal …

Créer: 07/04/2016 - 01:31

Une menace réelle plane à nouveau sur notre Afrique, celle d’un libre échange brutal et absolu. Un dispositif unique au monde d’aujourd’hui fondé sur la pensée néo-libérale et voulant globaliser les échanges commerciaux entre un groupe de pays riches et des Etats en construction, isolés et très pauvres. Ce processus ne va pas sans vagues, chers compatriotes, il convient de réagir. 

Pour rappel, dès la fin du mouvement des indépendances, de nouveaux rapports dits de coopération ont été instaurés entre l’Europe et les pays d’Afrique des Caraïbes et du Pacifique (ACP). Après des décennies de mise en œuvre le partenariat UE-ACP n’a produit aucun des effets escomptés.  De 1957 à 2000,  des conventions de Yaoundé aux conventions de Lomé, aucune n’a assuré le décollage économique des pays ACP. Dans ce lot ACP, Le Sénégal garde son statut de simple  fournisseur de produits primaires et  se maintient dans la liste des  pays les moins avancés. 

Les anciens accords 

Au départ une relation commerciale UE/ACP spéciale fondée sur un système de préférences commerciales excluant la réciprocité.  Ces préférences sont en réalité inutiles par ce que les exportateurs des pays ACP ne sont pas en mesure de satisfaire les normes techniques et qualitatives imposées par l’Europe et ne peuvent, par conséquent, exporter leur production non-conforme. Le marché européen est certes ouvert aux importations des pays ACP mais ces derniers sont les victimes d’un cliquet réglementaire qui est le résultat d’un décalage immense entre les moyens des deux partenaires, d’un sous-équipement au niveau des chaines de production, des processus de contrôle, de certification, de labélisation, d’étiquetage, etc.

Comme les faits en témoignent, malgré les préférences commerciales accordées par l’Europe, les ACP ont perdu des parts de marché dans l’Union européenne : Entre 1976  et  1996 la part des marchés des pays ACP sur le marché européen est passée de 7 à 3% !

L’examen de ces contraintes sur les préférences permet de conclure que l’Europe, si toute fois elle est sincère, doit aider les pays ACP à mettre à niveau leur appareil de production et leur environnement réglementaire. Paradoxalement,  dès 2000 et la signature des Accords de Cotonou,  l’UE propose la révision qui la liait aux pays ACP. A la place des préférences commerciales non réciproques elle propose des Accords de partenariat économique basés sur le libre-échange et la réciprocité avec les pays ACP

Le nouveau piège  APE

L’UE vide de son sens le dispositif des préférences qu’elle n’a cessé de vanter depuis toutes ces décennies. De nombreux travaux du CNUCED, du PNUD, de la FAO et de la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU soulignent que ce nouveau régime réciproque n’apportera rien sur le plan économique aux ACP qui ne peuvent déjà pas exporter leur production vers l’Europe. 

Par ailleurs, l’instauration de ce libre-échange total entre les exportateurs européens et ACP impose le respect des Plans d'ajustement structurel (PAS) du FMI. Il s'agit d'un ensemble de mesures macro-économiques dont le but est d'assurer la stabilité des prix et de faciliter le remboursement de la dette. L’application de ces fameux PAS engendre inéluctablement  une austérité des finances, des coupes dans les politiques de soutien à l’agriculture … sans compter une perte importante de recettes douanières. Ces importations de produits UE à bas prix vont porter préjudice aux petits paysans et à l’industrie de la transformation en herbe. 

La libéralisation du secteur des services serait une hécatombe. Les services, qui concernent toutes les transactions immatérielles, seront soumis plus qu’aujourd’hui à la concurrence des grandes compagnies européennes ne laissant que peu de chance à nos entreprises de continuer à exister. On pourra alors contempler le spectacle de l’effondrement de la classe moyenne embryonnaire. 

La pêche, avec la mise en place des APE, serait entre les mains des bateaux-usines libres d’agir, qui racleront d’avantage nos fonds marins.

Toutes ces raisons évoquées en haut militent pour justifier le refus  de la plupart des pays d'Afrique, à commencer par le Sénégal (jusqu’en 2014),  de signer ces accords. C'est dans cette perspective que le Président Wade avait proposé des Accords de partenariat pour le développement (APD) en lieu et place des APE, qui englobent et dépassent le cadre strictement commercial selon lui.

Cette position de l’ancien chef de l’Etat est largement partagée par les syndicats, les ONG et de nombreux experts. Beaucoup de manifestations, de conférences, de tables rondes, de caravanes anti-APE (pour ne citer que ceux-là) ont été menés pour cautionner le refus légitime du Sénégal de signer les APE.

La volonté de l’UE de forcer ces accords prouve malheureusement qu’elle se désintéresse de l’état économique et social d’une vaste zone géographique pouvant être la source d’une immigration non voulue et massive. Les options proposées par les APE doivent faire l’objet d’une remise à plat. 

Volte-face du Sénégal 

Suite à une nouvelle distribution du pouvoir en Afrique de l’Ouest et au Sénégal en particulier, nous assistons, hélas, à une volonté du nouveau régime de  signer ces accords. Malgré la position de « négociateur » du Sénégal, le Président Macky Sall a été nommé facilitateur de la négociation des APE en octobre 2013 à Dakar. 

Un conflit se pose entre ces deux rôles de facilitateur, voulant apparaitre aux yeux de l’Europe comme un champion diplomate, et le rôle de farouche négociateur du Sénégal jusque-là. 

Lors d’une interview à la dernière réunion des ACP, le ministre des Finances Amadou Ba annonce que le Sénégal va signer. C’est maintenant clair, nous sommes trahis !

Ce tournant plus que désolant relève soit d’un aveuglement qui aura de lourdes conséquences sociales, économiques et politiques  soit d’un deal au noir «mystique» qui ne dit pas son nom.

Très vite, nous saurons si l’Europe commettra une erreur historique en endossant la responsabilité de conduire l’Afrique vers plus de pauvreté et de chaos ou si elle sauvera son partenariat avec les ACP.

Je termine en rappelant que le quiétisme, définit comme un « désengagement » vis-à-vis des problèmes humains, est l'ennemi premier de la société, la dénonciation de cette volte-face illégitime est une tâche que nous devons désormais prendre davantage à bras- le-corps. 

Bachir,  Président du Mouvement Farlu des Jeunesses patriotes

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

L'auteur de l'article

Mouhamed Bachir THIAM
Bachir est un consultant international en ingénierie logicielle. Il capitalise également des années d'expérience dans l'entrepreneuriat, la conception et l'implémentation d'initiatives citoyennes telle que Jappositive, centre de capacitation et d'incubation ouvert à Saint Louis.